J’avais vingt ans. Mon frère et moi étions allés en France et visitions le Louvre. Arrêtés dans une salle consacrée aux peintres hollandais du XVIIe siècle, nous étions figés devant les natures mortes, fenêtres ouvertes sur un passé vivant seulement par la toile et les couleurs patiemment posées par d’innombrables coups de pinceaux en couches successives.
Vertige devant un citron lumineux aux reflets si vivants que j’en demeurai fascinée pendant de longues minutes. Impossible qu’il restât quoique ce soit du fromage hollandais posé sur l’assiette. L’oeil et la main de l’artiste eux-mêmes doivent être tombés en poussière depuis quelques siècles déjà.
Ces natures mortes flamandes, traces du passage de la Réforme, si banales et pourtant signes d’une vie fuyante qu’on tente de retenir quelques instants par l’illusion d’un trompe-l’oeil, sont restées en moi. Le citron et le fromage, je ne les aurais peut-être jamais remarqués s’ils avaient été posés devant moi. Mais ce mystérieux illusionniste me prêtait son oeil pour les observer à travers les siècles.
Cet oeil vivant prêté à l’autre pour voir l’évidence inconnue, c’est ce que je voulais être. L’invisible, c’est si rarement les abstractions inventées du surnaturel, si souvent, plutôt, les angles de l’ordinaire qu’on oublie après un infime moment d’attention.