Entre le 3200, Jean-Brillant et le pavillon Marie-Victorin, sous le soleil qui commence à pointer vers l’automne, cela me frappe. Bientôt, il m’incombera probablement de faire basculer de jeunes cerveaux vers l’incertitude qui caractérise idéalement la philosophie. Ces jeunes cerveaux formés dans la consommation effrénée, super stimulés par tout ce qui bouge sur un écran, qui se retrouveront qui plus est aux prises avec les bouleversements climatiques, économiques, sociaux, politiques, en voulez-vous, en voilà. Des cerveaux presque formés, mais encore malléables.
Soudain, cette tâche m’apparaît énorme, et très lourde. Tout en semblant tout à fait insignifiante, à une autre échelle. Je repense à mes premières rencontres avec la philo. Ce cours bizarre, où la prof pointait un bureau ou une chaise, et nous demandait ce qui faisait que c’était un bureau ou une chaise. Cet autre où on posait la question de la différence entre croyance et savoir. Cet autre encore où on explorait à en perdre pied la nature du langage et de notre relation avec celui-ci. Des petits blocs qu’on retirait peu à peu sous mes pieds, jusqu’à l’effondrement de toute certitude, certitudes toujours rebâties telles des châteaux de cartes, patiemment, en cherchant les meilleurs structures, et pourtant toujours redémolies par un souffle ou un autre. Chercher, chercher toujours. Trouver? Je ne sais pas. En fait, se souvenir qu’on ne sait rien, tout en voulant tout savoir, voilà la tension philosophique. On y prend goût, on voit le monde toujours sous plus de couleurs, en se posant toujours plus de questions. Parfois ce sont les mêmes qui demeurent, obstinées, creusant notre vie à coup de sillons répétés qui en viennent à nous définir. Parfois ce sont des chaînes de questions, comme des portes qui donnent sur d’autres portes et encore d’autres portes dans un écho infini et toujours changeant.
Et c’est à cela, tout en gardant à l’esprit que, pour la plupart, il n’exploreront peut-être qu’une porte ou deux, que je devrai initier ces jeunes cerveaux. Leur montrer la pertinence de se poser toutes ces questions dans un monde en ébullition. Peut-être, si je peux susciter les bonnes questions, aurai-je contribué à faire d’eux et elles de meilleurs êtres humains?