Poursuivre la sagesse

Je voulais écrire un texte articulant mes pensées sur la recherche de la sagesse, puis je me suis dit, non, ce n’est pas la recherche. Si on la poursuit, c’est qu’on l’a déjà entrevue, et qu’on la préfère déjà à tout. C’est donc plus juste de dire la poursuite de la sagesse. Je voulais écrire que la sagesse, c’est la vie elle-même, dans sa plénitude, puis je me suis demandé « qu’est-ce que la vie? qu’est-ce que la plénitude? », et je ne trouvais pas de réponse, pas de mots. Je voulais écrire qu’on ne peut la piéger ou l’attraper comme une proie, que tout le chemin qu’on fait en la poursuivant est un constant dépouillement pour pouvoir l’accueillir lorsqu’elle se donnera à nous, mais j’ai trouvé tout ce que j’écrivais prétentieux, puisque je n’en sais rien, à vrai dire.

Je voulais écrire que c’est parce qu’on se sent impuissant-e à soulager autrui de sa souffrance, de son mal-être, qu’on se met à la poursuite de la sagesse, puisqu’on se rend compte que son propre mal-être vient en travers de notre désir de soulager autrui, mais là aussi, je n’en sais rien. Peut-être que ce n’est qu’une illusion. Je voulais écrire qu’on désire la sagesse comme on désire de l’eau fraîche en pleine sécheresse, et que lorsqu’on la trouve, on veut en devenir un puits, un vaisseau de cette eau, pour permettre à d’autres de s’y abreuver. Je voulais écrire tout cela, mais au fond, qui suis-je pour en parler?

Je voulais écrire encore bien d’autres choses, mais la sagesse n’a pas besoin de tant de mots. Elle se livre dans le silence, dans l’écoute du chuchotement d’une brise imperceptible, le murmure de l’eau, le battement d’un coeur, le souffle régulier d’une respiration, dans le regard bienveillant qu’on pose sur les autres. Elle se livre dans l’immensité des forêts, dans les profondeurs du Fleuve, dans la perfection d’un être microscopique, dans les explosions de magma des volcans. Comme disait le psaume qui était toujours chanté le jour de mon anniversaire, au monastère « Écoute ma fille, regarde et tend l’oreille… »

Bientôt 15 ans d’amitié…

On devrait célébrer les années d’amitié autant qu’on célèbre les années de mariage ou les anniversaires de naissance.

Ce matin, j’ai passé de longues heures, bien pleines, bien longues et si courtes, avec Ély, une amie, une vraie, de retour d’une tournée. Des heures où on prend le temps de vivre, de réfléchir ensemble, de se dire ce qu’on vit, les choses difficiles autant que les joies. Et on s’amuse de reconnaître chez l’autre ses vieux travers, ou ses qualités. On se rassure mutuellement sur ce que l’on devient, sur ses capacités à faire face aux épreuves.

Il y a bientôt 15 ans, elle venait faire une retraite silencieuse avec son violoncelle au monastère où j’étais réceptionniste. Des conversations (pas très silencieuse, la retraite, finalement), puis des lettres, puis la colocation, sa rupture, mon mariage, mon divorce, ses études, les miennes, chacune une période dépressive à son actif, des hauts et des bas.

Il y a 13 ans, nous faisions les folles en imaginant des histoires abracadabrantes au parc Lafontaine. Puis il y a eu Dom, et Marie-Hélène, les amies chères qui demeurent, au milieu des larmes et des fous rires. Les enfants de l’une et l’autre, dans les dernières années. Les concerts d’Ély, les chansons de Marie, les questions de Dom, mes grandes idées et ma vie toujours un peu surprenante dans ses rebondissements. Et la vie passe, et notre amitié reste.

C’est grâce à elles que j’ai appris qu’il est possible de faire confiance. C’est grâce à elle que j’ai appris à aimer, à être patiente, à cultiver avec soin les relations humaines. Je ne pourrais imaginer la vie sans elles, ni ce que je serais devenue. Elles savent, je l’espère que, tant que je pourrai le faire, je serai là pour elles, quoiqu’il advienne.

Écrire

Chercher à comprendre en écrivant, à reformuler constamment l’angoisse vécue, la crise existentielle. D’autres souffrent davantage. Conclusion sous-entendue: ta souffrance est illégitime. Pourtant, lucide, tu vois bien que d’autres souffrent davantage. Mais qu’est-ce que la souffrance? N’est-ce pas le lieu par excellence de la solitude? L’avant-goût de la mort, impossible à partager? Aussitôt qu’elle est dite, elle est moins douloureuse. Mais il ne sied pas de parler d’elle. Écrire, plutôt. Ça dérange moins, c’est silencieux, et les gens peuvent choisir de ne pas lire. Écrire.

Peindre, dessiner, c’est montrer quelque chose, c’est rendre la beauté. Montrer la beauté du monde, l’enfanter à lui-même. La souffrance ne doit pas être montrée. Elle est laide. Elle peut être écrite, mais à condition qu’on lui donne un sens. Alors on cherche à comprendre. Comprendre pourquoi on souffre. Comprendre les causes, comprendre les raisons de la souffrance. Pour se battre, pour argumenter contre ces raisons. Elles sont fallacieuses, elles ne justifient que le vide.

La souffrance fait grandir, t’a-t-on dit. Alors les gens qui souffrent doivent être très grands. Tu dois être très grande, femme que je suis devenue. Pourtant non. La souffrance courbe les gens, elle les rapetisse, les anéantit. Elle empêche de regarder vers le ciel, vers la cîme des arbres, vers l’horizon, vers le large. Un jour, si on a de la chance, on se redresse un peu, on voit tout cela, et on a envie de se redresser davantage. On se déplie, mais on est tellement habituée, tu vois, que ça fait mal de se tenir droite. On cherche à reprendre cette posture courbée, mais elle fait mal aussi. Et puis, on ne voit plus le ciel, les arbres et l’horizon. Alors on choisit la posture redressée.

Tu t’y es habituée, avec beaucoup de soutien, avec rage, avec toutes les forces dont tu disposes, et tu en as découvert dans les plus petits recoins de ton être, des forces. Tu en cherché chez les autres, mendiant, tu ne voulais pas déranger, et tu t’es rapiécé l’âme avec chacune de ces précieuses aumônes, pour pouvoir enfin rencontrer le regard de l’autre, duquel tu avais peur, et encore, cela a-t-il vraiment changé?

Chaque jour, tu cherches de ton regard habitué à l’obscurité la lueur qui justifie ta posture, encore nouvelle, encore douloureuse. Tu te demandes si les autres voient mieux la lumière. Tu vois aussi à quel point certaines personnes sont courbées, presque au ras du sol. Comment faire pour leur permettre de voir ce que je vois, demandes-tu, je ne sais que chercher des raisons et me battre contre elles. Tu peins ce que tu vois, tu voudrais prendre plus de temps, mais tu peins toujours trop vite, jamais assez bien, jamais ce que tu voudrais.

Et tu écris, tu écris encore, pour comprendre, pour dire, mais pas trop fort, parce que c’est dérangeant, la souffrance. Les gens préfèrent quand elle est silencieuse, invisible, de bonne humeur. Quand elle se camoufle sous des habits nobles en permettant à des gens à la posture droite de se hausser en lui marchant dessus.

Un jour, peut-être, te dis-tu, serai-je habituée à cette posture. Elle me viendra presque naturellement. Ce serait bien. Mais au fond de toi, tu doutes. Tu doutes parce qu’un rien t’ébranle. Un rien contre lequel tu te bats rageusement. Non, rien ni personne ne pourra jamais plus m’empêcher de regarder vers le large. C’est la promesse que tu t’es faite, un jour, quand tu as découvert qu’on pouvait voir aussi loin.

Ode aux corps vécus des bains…

Les bains ont fasciné certains peintres, qui les utilisent pour faire valoir leurs canons de beauté féminine. Pourtant, les bains, c’est une ode à la beauté des corps dans toute leur diversité et leur fragilité. Même ces femmes glorifiées par les canons, lorsqu’elles s’abandonnent loin des regards qui les jugent désirables ou non, semblent demander qu’on les laisse être. Corps à la peau sombre, corps à la peau claire.

Et puis cette forme de fruit mûr, un peu plissée, qui marche précautionneusement sur les tuiles pour descendre dans l’eau tourbillonnante. Le dos courbé, elle tourne la tête, l’air de s’excuser pour sa lenteur. Ce qu’elle ne sait pas, c’est à quel point j’éprouve une grande tendresse, en la regardant se mouvoir, en pensant à tous les bonheurs, aux douleurs, aux jours et aux nuits que cette femme a vécus, et qui se sont écrits, au fil du temps, sur cette chair. Les plis de sa peau sont comme des vagues, des dunes, un paysage unique au monde qui raconte une seule histoire, la sienne.

Cette toute petite femme toute courbée, qui vient chaque jour nager, qui ressemble à une vieille petite fille encore toute heureuse de vivre et qui s’étire de manière un peu saccadée, dans le sauna.

Il y a aussi le corps imposant de cette femme qui dénude sans façon sa poitrine opulente et son ventre marquée par la maternité, sans complexe apparent, et se délasse dans l’eau chaude, dans ce temple où la règle non-écrite semble être que seuls les petits seins fermes et les ventres plats puissent se dévoiler sans soulever des interrogations muettes et un certain malaise, surtout chez les plus jeunes.

L’affaire, c’est que sans vêtement pour les contraindre, les corps ne peuvent présenter d’imperfections. Ils sont, simplement. Tous vivants, tous portant des joies, des soucis, des histoires différentes.

Elles sont belles, toutes, humanité vivante. Mon seul souhait serait qu’on puisse s’émerveiller davantage sur cette beauté.

La longue retraite silencieuse

Plus ou moins élevée par les bénédictines cloîtrées du monastère en face de chez nous, j’ai appris à ne pas craindre le silence et la solitude, mais aussi, cette espèce d’ascèse de la plongée dans les profondeur, toujours soutenue par le rituel répétitif, quotidien. Les offices, les cloches, toujours les mêmes psaumes en des mots latins que je comprends plus ou moins, la mélodie simple du grégorien provenant du fond des âges. Le travail, qui n’est ni orienté vers la productivité, ni vers un profit quelconque, mais qui sert à subsister et à rythmer le temps, à occuper la tête et les mains. « Ora et labora », la devise bénédictine. Le temps cyclique, rythmé par les saisons liturgiques, impossibles à distinguer d’une année à l’autre. La lenteur des rites, où chaque geste, chaque couleur, chaque parole possède une fonction symbolique. À travers la liturgie, on devine les antiques fêtes païennes célébrant l’espérance de la lumière au moment le plus sombre de l’année, la mort à la saison qui voit s’endormir les êtres dans le repos hivernal, la vie, la magnificence du retour à la vie, au printemps.

Bien sûr, il y a les dogmes oppressants, les attentes, les idées archaïques. Mais ici, nous sommes aussi dans l’introspection, le doute, le cheminement solitaire, le « nuage de l’inconnaissance » (du titre « The Cloude of Unknowyng », un ouvrage mystique anglais médiéval, que je dois avoir lu alors que j’avais autour de 15 ans, quand je travaillais à la réception du monastère), la constante remise en face de sa propre finitude, devant une éternité qu’on ne nommait pas vraiment, en réalité, même si le mot conventionnel utilisé était « Dieu ».

« Rien de nouveau sous le soleil, vanité des vanités, tout n’est que vanité. » (L’Ecclésiaste) « Tout passe, Dieu seul demeure. » (Thérèse d’Avila) Ces maximes et d’autres, l’espèce de recherche ambiguë de la disparition du soi possessif à travers les multiples règles d’obéissance et de l’effacement de sa volonté propre et de sa propriété pour devenir le reflet de « l’Un », ont insufflé une sorte de conscience de la futilité de l’existence qui traverse ma pensée, en même temps qu’une recherche de ce q2015-09-14 15.24.16-1ui « demeure ». Mais j’ai aussi acquis une méfiance envers toute personne ou institution qui requiert une obéissance aveugle. Et un humour qui aime à se moquer de ces dernières… (Ici, par exemple, « L’Écclésiaste », de Rodin, une photo que j’ai achetée en riant sous cape, étant donné la double symbolique subversive que la sculpture avait pour moi – une représentation du moi qui aime travailler et lire n’importe comment, et le titre, qui évoque un livre biblique qui semble rédigé par un vieux grincheux misogyne, juxtaposé à la figurine)….

Athée, depuis plusieurs années maintenant, l’opposition entre finitude et certaines formes d’éternité  me bouleverse toujours (en fait foi ma fascination pour les conférences scientifiques qui traitent, par exemple, de l’origine de l’eau, ou de la vie). Ce mouvement constant qu’est la vie contraste avec une impression d’immobilité de certaines choses.

Et puis, en ce moment, ce choix de plonger dans le travail ascétique de la maîtrise en philosophie, cette remise en doute constante, pour reconstruire sans cesse un fragile échafaudage de croyances dans le but de se rapprocher du vrai, d’une meilleure compréhension du monde et des êtres, un travail solitaire et pourtant communautaire, me rappelle cette vie monastique. La sagesse de cette vie, je crois, se trouve dans son rythme. Il faut interrompre régulièrement le travail, sans se plaindre, pour aller prier, pour contempler, et de la même manière, on doit interrompre sans se plaindre cette contemplation pour retourner travailler. Ainsi, on peut mieux explorer ses propres profondeurs et les abîmes qui s’ouvrent si on peut s’accrocher à un rythme régulier.

Je crois que c’est la raison pour laquelle j’ai besoin de m’accrocher dur comme fer à une routine que je me suis imposée, pour manger, dormir, courir, nager, voir des ami-es, la famille, travailler, penser… Sinon, je crois que c’est impossible de ne pas sombrer dans une angoisse existentielle infinie, peut-être même dangereuse. Enfin. C’est ce que je me disais aujourd’hui en faisant la comparaison entre cette maîtrise et une longue retraite en silence.

L’insondable beauté de l’être

Il existe des gens qui, curieusement, vous rendent l’être, sans que l’on sache trop comment ni pourquoi.

Quand j’avais vingt ans, j’étais la « grande soeur payée » de deux enfants (façon de dire que je fais le ménage, les repas et l’aide aux devoirs chez eux). Pendant deux ans, je crois. Mon premier travail en arrivant à Montréal, pas payée très cher. Je ne me sentais pas vraiment beaucoup plus vieille qu’Astrid et Renaud, 7 et 10 ans respectivement. Jusqu’à maintenant, à part mes frères et soeurs, ils restent encore les enfants les plus marquants de ma vie. Et ils ne sont plus des enfants, puisqu’ils terminent leurs études universitaires, à la même université que moi, qui plus est.

Ils m’ont vue dans tous mes états, ils étaient là à mon mariage, m’ont vue en dépression, après la séparation et le divorce. J’ai partagé et, d’une certaine manière, forgé leur quotidien pendant deux ans, cinq jours par semaine. De près ou de loin, je les ai suivis, et maintenant, nous allons prendre un café ensemble de temps en temps, comme aujourd’hui. Nous parlons de nos études, de nos intérêts, de nos projets, comme de vieux amis, bien qu’il y ait encore ce mélange de complicité et de distance, une sorte de mystère du fait de cette différence d’âge qui tend pourtant à s’estomper, il me semble.

Ce sont parmi les êtres qui me rendent profondément heureuse lorsque je les vois. Peut-être est-ce parce que je retrouve en eux la partie de moi-même que leur ai consacrée, de tout mon être, de toutes mes forces, lorsque j’étais avec eux. Peut-être, aussi, et je crois que c’est davantage cela, est-ce que je continue de m’émerveiller de ce que je voyais déjà d’eux dès la première rencontre. Leur présence est la même, à travers les années, mais ne fait que se déplier, s’épanouir. L’âge, à ce moment-là, comme il y a déjà 13 ans, n’existe pas vraiment. Et moi, je suis toujours celle que j’étais à vingt ans, mais moi aussi, je me déplie, je m’épanouis, je remplis de plus en plus cette personne qui est moi et avec qui j’ai peu à peu appris à vivre, malgré le vide, malgré la lourdeur, ou plutôt avec le vide et la lourdeur.

Il y a peu de gens que j’aime vraiment, je crois. Mais ils en sont, et combien je suis reconnaissante à la vie pour cette rencontre et pour ce qui en est découlé, tout doucement. En espérant que cela dure encore très longtemps.

Insoutenable légèreté et autres trucs

Un chambreur de mon père m’avait, à l’époque où je sombrais dans la dépression, conseillé la lecture de L’insoutenable légèreté de l’être de Kundera, en disant qu’on devait embrasser ses propres fonds boueux et sombres. Je n’étais pas vraiment d’accord avec lui, j’avais peur d’être entraînée dans une spirale descendante sans fin. Pour moi, il était impératif de m’accrocher à tout ce qu’il pouvait y avoir de beau dans ce monde, dans ma vie, à tout ce qui donnait un tant soit peu de sens à mon existence.

J’avais tout de même lu Kundera. Et vécu une colère et une angoisse profonde, tout en me reconnaissant chez ces femmes, Tereza et Sabina. Les deux. J’ai fini par explorer les recoins sombres de mon être, qui me sont devenus familiers. Ils font partie de moi, c’est tout.

Si je repense à cette histoire, c’est que, malgré le combat sans relâche que je mène pour comprendre, pour garder un sens à tout cela, pour continuer d’espérer, alors que je ne vois rien qui puisse vraiment me le permettre, il arrive que ce constant sentiment de lourdeur, de déranger ce monde par ma présence, reprenne le dessus. M’éclipser tout doucement, à la fin de cette vie qui me pèse autant qu’elle me porte, en espérant avoir accompli le travail de vivre du mieux que je le pouvais, un jour. J’ai peut-être acquis la sagesse de ne pas vouloir le hâter. Il reste encore tant de choses à voir, à comprendre.

Être tout contre la terre, dans le fleuve, et à un moindre égard, les lacs, me relève durant de brefs instants éternels de cet impitoyable fardeau, puisque je me fonds en eux, mêlant ma chair aux eaux immenses ou à la tiédeur millénaire du sol,

comme à la vie elle-même. Cet été, j’ai eu peu de ces moments, et ils me manquent. C’est plus tôt, cet automne, que je ressens ce vide intérieur que nul ne peut combler et auquel je survis en m’attachant à tous ces éclats de clarté que le monde peut m’offrir. Ou encore en affrontant en guerrière la pensée humaine et ses dédales pour tenter de guérir les blessures causées au monde par ses ignorances. Ma fragilité s’abrite sous une cuirasse qui, je l’espère, tiendra l’hiver. Le temps s’égrènera, jour après jour, les travaux, les lectures, la première neige, les Fêtes, les cours… Des amitiés les traverseront de leur traits lumineux. Puis le printemps reviendra.

Pourtant, cette fois, je crains l’été, le travail trop lourd, l’incapacité à reprendre mon souffle. Il faudra revoir tout cela.

Coppélia

Coppélia, c’est cette poupée, automate, créée par un savant un peu fou, dans un conte de Hoffmann (Der Sandman, ayant inspiré le populaire ballet Coppélia, de Léo Delibes), le fantasme qu’il veut à tout prix animer. Une nouvelle forme de Galatée pour un Pygmalion plus récent. C’est cette femme fantasmée qui efface toutes les autres, qui « n’est » pas, mais dont le fantôme hante toutes les autres, puisque tant de structures dans cette société sont précisément faites pour modeler les petites filles afin qu’elles deviennent cette foutue Coppélia.

Cette semaine, j’ai vu le film Innocence, de Lucile Hadzihalilovic, sorti en 2004. Un curieux film, d’une grande poésie, mais à l’atmosphère oppressante et sinistre, malgré toute l’imagerie enfantine et « innocente ». Justement, en fait, à cause de toute cette symbolique idyllique qui enferme les petites filles dans ces attentes cruelles qui pèsent sur elles. Elle doivent devenir des Coppélia, c’est leur unique mission. Les deux disciplines qui leur sont enseignées sont le ballet, dans toute la splendeur de la tyrannie du moule, à la fois athlétique et qui doit avoir l’apparence gracieuse d’être sans effort, et les sciences naturelles, mais on dirait curieusement que les filles n’apprennent que l’aspect un peu cru du cycle de la vie chez les animaux. Le papillon, qu’on retrouve sans cesse comme métaphore, ne se métamorphose que pour aller trouver une partenaire et mourir ensuite. Les petites filles sont classées par maisons, dans lesquelles elles occupent chacune un rang en fonction de la couleur de leurs rubans. Cet aspect et les vieilles femmes énigmatiques qui les servent sont les éléments qui m’ont rappelé le Handmaid’s Tale de Margaret Atwood. Là aussi, les femmes étaient classées par couleur selon leur fonction. Là aussi, c’est la reproduction qui est l’objectif de ce système, le but avoué, et non dissimulé sous une apparente innocence qui est pourtant tout aussi violente dans ses contraintes et ses sanctions envers celles qui ne se plient pas à ses codes.

Dans les deux cas, mais peut-être plus particulièrement dans le cas du film Innocence, peut-être justement parce que tout est dans le non-dit et dans l’image, ces codes me font vivre une angoisse profonde, réveillant une colère en même temps qu’en soulignant au crayon blanc sur fond noir à quel point cela reflète le peu d’espace et tous les codes qui régissent encore et toujours la vie des femmes, des filles, qui doivent correspondre à des attentes qui ne tiennent compte en rien de leurs désirs, de leurs capacités physiques, de leur envie de vivre pour tellement d’autres choses que leur reflet dans le regard de Coppélius ou Franz, un reflet qui ne correspondra jamais à la Coppélia fantasmée, qui n’existe pas. Pour en sortir, pourtant, il on ne trouve encore que peu de chemins en dehors de la réaction: celle de la petite Laura qui cherche à se sauver et se noie en empruntant la barque, la mort, donc, ou encore celle d’Alice qui saute le mur et dont on tait le sort, la révolte et la fuite, punies par l’exclusion et le silence. L’existence dans le refus de ces rôles dans lequel les femmes sont confinées ne peut qu’en être une d’exclusion. La pute, la harpie, la femme « masculine », la « grosse », la femme-animale (souvent non-blanche), ces monstres rattachées ou détachées de leur corporéité, les anti-Coppélia.

Vivre. Ce matin, dans mon séminaire, celui où nous ne sommes que trois femmes pour une vingtaine d’hommes, j’ai pris part à la discussion, j’avais fait mes lectures et j’avais envie de prendre ma place. Il y a des moments comme celui-là où je me sens un être humain à part entière, avec une tête qui pense, un corps qui a le droit de prendre sa place sans être en représentation. C’est une conjonction de l’atmosphère créée par le prof, du fait que j’arrive de mon heure de sport vigoureux, alors je suis bien ancrée dans ce corps, de mon envie de profiter à fond de cette dernière session de scolarité, ainsi que de ma volonté de résister à ce syndrôme de l’imposteure dans une discipline que j’aime. Quelquefois, j’ai cette impression d’être une harpie, avec toute cette rage de vivre une vie qui m’appartienne et ne soit pas régie par ce fantôme de Coppélia, et le vieux reproche de « détester les hommes » me surgit malgré moi à l’esprit. Évidemment non. Ce que je déteste, c’est Coppélius.

De la lune et des boucles d’oreilles

Hier soir, c’était l’éclipse de lune. Comme tout le monde, je me suis pointée sur mon balcon. Les écouteurs sur les oreilles. J’étais curieuse. J’aime bien la lune, mais en ville, je me sens un peu déconnectée. J’avais marché un bon deux heures et demi à travers la ville et le Mont Royal, parmi la foule qui « profite » des derniers jours de soleil.

Les tams-tams et le nuage de mari qui s’en dégage. Deux images, d’ailleurs, de ces tams-tams, celle d’une femme autochtone, en situation d’itinérance, je crois, puisque je la croise régulièrement au centre-ville sur les trottoirs, mais là, elle dansait en souriant, au rythme des percussions à la puissance envoûtante. Celle, aussi, d’une jeune femme ayant perdu conscience, que ses ami-es secouaient comme une poupée de chiffon. J’étais en train de me diriger vers eux pour voir ce que je pouvais faire, mais une femme dans la cinquantaine m’avait devancée et avait l’air de savoir ce qu’elle faisait, alors j’ai poursuivi mon chemin, car je n’aurais pas nécessairement aidé davantage.

Bref, la ville. Montréal. Ses langues, ses gens, ses joggeurs du dimanche. Les étudiantes qui s’échangent des trucs contre les boutons d’acné ou se racontent leurs histoires de sexe. Les dames anglophones qui jasent avec un léger snobisme de leur visite chez Rodin (le genre que je déteste croiser lorsque je visite les musées – pourquoi faut-il que les gens parlent lorsqu’ils sont au musée? Taisez-vous et écoutez avec vos yeux!). Les familles de toutes les couleurs qui courent dans le bois après leurs enfants. Les gens qui promènent leur chien en regardant leur téléphone. Les touristes perdus. C’est drôle.

À l’est, c’est la ville aux logements cordés, aux détritus jonchant les trottoirs, le Plateau, avec ses gens allant au théâtre ou au resto. Le quartier portugais et ses rôtisseries. Les hipsters de l’Ouest de St-Laurent, les poussettes. Et puis, en sortant de la montagne à l’Ouest, ce sont les grosses maisons de Westmount, avec leurs jardins proprets, leurs millions de lumières, les voitures rutilantes. Les grands arbres, les haies bien taillées. Là, les gens ne marchent que pour prendre de l’exercice, pas pour se rendre quelque part (peut-être au parc le plus proche).

J’arrive ainsi chez mon père, avec qui j’ai révisé les exercices à la flûte de la semaine passée et vu de nouvelles pièces à pratiquer cette semaine. Puis je suis rentrée. Et il y avait la fameuse éclipse. Que je regardais de mon balcon, les écouteurs sur les oreilles, en robe de chambre. Les voisins étaient tous sortis, certains installés avec leur caméra et tout le tralala. L’affaire, c’est que ma boucle d’oreille, une de mes préférée, est tombée dans le noir en bas du balcon. La lune pouvait être rouge ou bleue, j’avais échappé ma boucle d’oreille et j’avais peur de l’avoir perdue à jamais. Je suis allée me coucher fâchée. C’est étonnant, c’est idiot, mais j’étais fort triste. De toute ma journée, c’était la seule chose qui comptait.

Seulement, ce matin, en revenant de mon entraînement, je l’ai retrouvée, très facilement en plus, juste en bas de l’escalier dans la cour des voisins d’en bas. Inutile de dire que je n’ai pas remis mes boucles d’oreille. Trop peur de les perdre. Par contre, j’ai eu l’esprit tranquille toute la journée, et j’ai abattu une belle quantité de travail. Morale de l’histoire, on s’en fout de la Lune. Tant que j’ai mes boucles d’oreilles.

Sinon, aujourd’hui, j’ai pris une pause pour regarder un film, « Innocence », sorti en 2014. D’une bizarre et inquiétante poésie, c’est une histoire de petites filles qui grandissent et des étapes de métamorphose. Tout est symbolique dans ce truc, mais l’impression qui s’en dégage est exactement celle ressentie lors de cette enfance de fille, qui marche sur la corde raide, dans la peur du monde extérieur et l’apprentissage du rôle étrange qui nous attend dans ces contextes sociaux tellement limités: toujours marcher en suivant les lampadaires, ne pas sortir, faire attention à son apparence, dans l’attente d’un inconnu dont lâchées dans un monde pour lequel on n’est en rien préparées, et on finit par s’habituer et peut-être, par se défaire des peurs et des frontières tracées dans nos têtes et dans nos corps. Bizarrement, il y a quelque chose de Handmaid’s Tale dans ce film, peut-être lié aux étapes si clairement définies, aux rubans de couleurs différentes, à tout le non-dit oppressant derrière les apparences idylliques.

Des cerveaux malléables… en partie

Entre le 3200, Jean-Brillant et le pavillon Marie-Victorin, sous le soleil qui commence à pointer vers l’automne, cela me frappe. Bientôt, il m’incombera probablement de faire basculer de jeunes cerveaux vers l’incertitude qui caractérise idéalement la philosophie. Ces jeunes cerveaux formés dans la consommation effrénée, super stimulés par tout ce qui bouge sur un écran, qui se retrouveront qui plus est aux prises avec les bouleversements climatiques, économiques, sociaux, politiques, en voulez-vous, en voilà. Des cerveaux presque formés, mais encore malléables.

Soudain, cette tâche m’apparaît énorme, et très lourde. Tout en semblant tout à fait insignifiante, à une autre échelle. Je repense à mes premières rencontres avec la philo. Ce cours bizarre, où la prof pointait un bureau ou une chaise, et nous demandait ce qui faisait que c’était un bureau ou une chaise. Cet autre où on posait la question de la différence entre croyance et savoir. Cet autre encore où on explorait à en perdre pied la nature du langage et de notre relation avec celui-ci. Des petits blocs qu’on retirait peu à peu sous mes pieds, jusqu’à l’effondrement de toute certitude, certitudes toujours rebâties telles des châteaux de cartes, patiemment, en cherchant les meilleurs structures, et pourtant toujours redémolies par un souffle ou un autre. Chercher, chercher toujours. Trouver? Je ne sais pas. En fait, se souvenir qu’on ne sait rien, tout en voulant tout savoir, voilà la tension philosophique. On y prend goût, on voit le monde toujours sous plus de couleurs, en se posant toujours plus de questions. Parfois ce sont les mêmes qui demeurent, obstinées, creusant notre vie à coup de sillons répétés qui en viennent à nous définir. Parfois ce sont des chaînes de questions, comme des portes qui donnent sur d’autres portes et encore d’autres portes dans un écho infini et toujours changeant.

Et c’est à cela, tout en gardant à l’esprit que, pour la plupart, il n’exploreront peut-être qu’une porte ou deux, que je devrai initier ces jeunes cerveaux. Leur montrer la pertinence de se poser toutes ces questions dans un monde en ébullition. Peut-être, si je peux susciter les bonnes questions, aurai-je contribué à faire d’eux et elles de meilleurs êtres humains?