Plus ou moins élevée par les bénédictines cloîtrées du monastère en face de chez nous, j’ai appris à ne pas craindre le silence et la solitude, mais aussi, cette espèce d’ascèse de la plongée dans les profondeur, toujours soutenue par le rituel répétitif, quotidien. Les offices, les cloches, toujours les mêmes psaumes en des mots latins que je comprends plus ou moins, la mélodie simple du grégorien provenant du fond des âges. Le travail, qui n’est ni orienté vers la productivité, ni vers un profit quelconque, mais qui sert à subsister et à rythmer le temps, à occuper la tête et les mains. « Ora et labora », la devise bénédictine. Le temps cyclique, rythmé par les saisons liturgiques, impossibles à distinguer d’une année à l’autre. La lenteur des rites, où chaque geste, chaque couleur, chaque parole possède une fonction symbolique. À travers la liturgie, on devine les antiques fêtes païennes célébrant l’espérance de la lumière au moment le plus sombre de l’année, la mort à la saison qui voit s’endormir les êtres dans le repos hivernal, la vie, la magnificence du retour à la vie, au printemps.
Bien sûr, il y a les dogmes oppressants, les attentes, les idées archaïques. Mais ici, nous sommes aussi dans l’introspection, le doute, le cheminement solitaire, le « nuage de l’inconnaissance » (du titre « The Cloude of Unknowyng », un ouvrage mystique anglais médiéval, que je dois avoir lu alors que j’avais autour de 15 ans, quand je travaillais à la réception du monastère), la constante remise en face de sa propre finitude, devant une éternité qu’on ne nommait pas vraiment, en réalité, même si le mot conventionnel utilisé était « Dieu ».
« Rien de nouveau sous le soleil, vanité des vanités, tout n’est que vanité. » (L’Ecclésiaste) « Tout passe, Dieu seul demeure. » (Thérèse d’Avila) Ces maximes et d’autres, l’espèce de recherche ambiguë de la disparition du soi possessif à travers les multiples règles d’obéissance et de l’effacement de sa volonté propre et de sa propriété pour devenir le reflet de « l’Un », ont insufflé une sorte de conscience de la futilité de l’existence qui traverse ma pensée, en même temps qu’une recherche de ce q
ui « demeure ». Mais j’ai aussi acquis une méfiance envers toute personne ou institution qui requiert une obéissance aveugle. Et un humour qui aime à se moquer de ces dernières… (Ici, par exemple, « L’Écclésiaste », de Rodin, une photo que j’ai achetée en riant sous cape, étant donné la double symbolique subversive que la sculpture avait pour moi – une représentation du moi qui aime travailler et lire n’importe comment, et le titre, qui évoque un livre biblique qui semble rédigé par un vieux grincheux misogyne, juxtaposé à la figurine)….
Athée, depuis plusieurs années maintenant, l’opposition entre finitude et certaines formes d’éternité me bouleverse toujours (en fait foi ma fascination pour les conférences scientifiques qui traitent, par exemple, de l’origine de l’eau, ou de la vie). Ce mouvement constant qu’est la vie contraste avec une impression d’immobilité de certaines choses.
Et puis, en ce moment, ce choix de plonger dans le travail ascétique de la maîtrise en philosophie, cette remise en doute constante, pour reconstruire sans cesse un fragile échafaudage de croyances dans le but de se rapprocher du vrai, d’une meilleure compréhension du monde et des êtres, un travail solitaire et pourtant communautaire, me rappelle cette vie monastique. La sagesse de cette vie, je crois, se trouve dans son rythme. Il faut interrompre régulièrement le travail, sans se plaindre, pour aller prier, pour contempler, et de la même manière, on doit interrompre sans se plaindre cette contemplation pour retourner travailler. Ainsi, on peut mieux explorer ses propres profondeurs et les abîmes qui s’ouvrent si on peut s’accrocher à un rythme régulier.
Je crois que c’est la raison pour laquelle j’ai besoin de m’accrocher dur comme fer à une routine que je me suis imposée, pour manger, dormir, courir, nager, voir des ami-es, la famille, travailler, penser… Sinon, je crois que c’est impossible de ne pas sombrer dans une angoisse existentielle infinie, peut-être même dangereuse. Enfin. C’est ce que je me disais aujourd’hui en faisant la comparaison entre cette maîtrise et une longue retraite en silence.