Les oursins

Il y a plusieurs années de cela, déjà. Je m’étais arrêtée sur la plage, accroupie dans quelques centimètres d’eau, et je contemplais les oursins. Combien de temps? Je ne saurais le dire. Des micro-mouvements, presque imperceptibles, qu’on pouvait aisément confondre avec celui de l’eau. Il y en avait des centaines, par amas de 4 ou 5, un peu partout, dans de petits creux du sable. J’étais curieuse de savoir ce qu’il y avait à l’intérieur de ces boules vertes couvertes de piquants, connaissant pourtant les rudiments théoriques du fonctionnement de ces organismes étranges. J’aurais pu en ouvrir un, après tout, il y en avait des centaines, probablement des milliers. Mais quelque chose me retenait. Ils étaient vivants, et aucun d’entre eux n’avaient à mourir simplement pour satisfaire ma curiosité. Alors je restai à les contempler.

Ce sont des moments comme celui-là, où une conscience aiguë de mon appartenance à ce réseau inextricable des vivants me saisit. C’était le temps où j’assumais mes premiers pas d’athée, mais dans ce moment de contemplation, qui ressemblait à des dizaines d’autres moments de contemplation passés, je réalisai que je n’avais peut-être jamais cru en ce dieu personnel, anthropomorphe, que j’avais toujours assimilé à une espèce de Père Noël effrayant qui demandait ce qu’on voulait, puis nous le refusait pour notre propre bien. Un être qui prenait plaisir au sacrifice des êtres qu’il aimait, supposément. Il y avait quelque chose de répugnant. Pourtant, à côté de cette caricature, j’avais vécu des moments de profonde union avec autre chose, avec cette force de vie, lorsque j’étais en contemplation devant le fleuve, soit assise devant les vagues ou dedans, faisant corps avec l’eau et tous les êtres qui l’habitaient.

Peu avant, j’avais commencé en philo, et pris connaissance du fameux « rasoir d’Ockam », qui implique qu’on élimine les justifications dont on peut se passer. L’explication la plus simple. Pour moi, la question de dieu avait été résolue ainsi: puis-je vivre sans cette bizarre construction que les gens utilisent à tort et à travers pour justifier leurs actes? Oui, alors terminé. La vie était déjà assez fascinante et complexe sans qu’on ne cherche à l’expliquer par quelque chose d’aussi trivial et incohérent. De plus, cela permettait d’avoir une idée plus saine de sa propre responsabilité et de ses désirs, des conséquences de tout ceci et de ses relations avec les autres, humains ou non.

Et puis, je pouvais contempler les oursins en m’émerveillant simplement de la vie. C’est beaucoup plus merveilleux s’il n’y a pas de dieu bizarre qui crée des oursins, mais simplement l’évolution et la diversité des vivants selon leurs habitats. Le hasard est toujours beaucoup plus intéressant. Avec mon gros cerveau d’homo sapiens sapiens, je ne suis pas plus unique que l’oursin que je contemple. Un jour, mon organisme s’est formé, les circonstances ont permis mon existence comme être différencié, et j’ai atteint ma maturité, puis je vieillirai et toutes ces cellules hautement spécialisées mourront et se déferont en molécules qui se recomposeront autrement, certaines dans les organismes d’autres vivants.

Je ne suis rien, parfois ce constat se fait particulièrement évident. Pourtant, j’essaie d’assumer pleinement cette volonté de vivre, et toutes ces choses plus ou moins contradictoires qui m’habitent, cette colère toujours prompte à se manifester, par exemple. Tout doucement, j’apprends à l’apprivoiser, à comprendre sa présence. Elle vient comme une tornade, mais elle ne me fait plus peur, et maintenant, elle reste peu et est plutôt inoffensive.

Je suis rien, mais ce n’est pas un rien d’absence, c’est un rien qui contient la plénitude de la vie dans toute sa fugacité. J’ai cette forme aujourd’hui, je disparaîtrai demain et d’autres formes prendront ma place. Cela n’a que si peu d’importance. Mais chaque jour est comme une nouvelle motte d’argile à modeler: ce n’est pas parce qu’elle disparaîtra le soir qu’il n’y a pas une figure fantastique à inventer, n’est-ce pas?

Le « rien »

C’est le moment du « rien ». Là où l’informe se transforme en idées, là où je vois se construire sous mes yeux à demi-clos le plan du mémoire à écrire. Là où je vois défiler les images, là où les sentiments encore sans mots surgissent et s’évanouissent. Le « rien » où le temps passe sans être le temps, figé et éternel, et cependant mouvant. Le « rien » arrive le matin, il esquisse quelques gestes. J’essaie une robe à laquelle je viens de penser, juste parce que je me demandais si elle m’allait mieux maintenant qu’il y a un an. Je me dis qu’il faudrait aller chercher du lait pour le café, tout à l’heure. Je me tresse les cheveux, mets un soutien-gorge. Puis je pense à une chanson de Barbara que j’ai envie d’écouter, je lis quelques pages des Karamazov, et je me remets à penser. C’est le « rien ». Le « rien » qui a tant besoin de temps pour exister, dans ce monde au temps manquant. Le « rien » qui est à l’origine de tout…

Cinq loups et une baleine

Il y a environ cinq ans de cela, peut-être six, j’étais terriblement angoissée, et, comme souvent dans ces cas-là, je me suis enfermée dans ma chambre, me suis couchée sur mon lit, et me suis obligée à faire face à cette angoisse, en la laissant m’envahir, me prendre à la gorge. Par expérience, en la laissant faire, en laissant monter tout ce qu’elle a à me dire, cette angoisse, elle finit par se dissoudre. Souvent, ça finit par un sommeil paisible et réparateur.

Ce fut le cas, cependant, cette fois, ce sommeil fut accompagné d’un rêve que je n’ai jamais oublié. Je ne crois pas à grand chose, cependant, quelquefois, les choses ont besoin d’images et de symboles pour se dire.

Dans ce rêve, il y avait deux parties. Toutes deux se déroulaient autour de la maison de Notre-Dame-du-Portage, qui est, je crois, dans ma vie, l’archétype de « la maison », celle qui fut le plus stable, et peut-être celle où j’ai connu le plus de joie et de chaleur humaine, et aux environs de laquelle j’ai pu le plus explorer la nature, m’attacher au Fleuve, qui n’en était qu’à quelques mètres.

Dans la première partie, c’était la nuit, et je retrouvais une baleine, un immense cachalot échoué. Je me souviens de mon sentiment d’impuissance, mais il me parla, sans mots, et me dit quelque chose que je ne comprenais pas, mais qui annonçait quelque chose de l’avenir, en cherchant à me rassurer. Par la magie des rêves, je réussis à le ramener au large, où il disparut. Je nageais ensuite avec cinq épaulards, comme si j’étais l’un d’eux.

Dans la deuxième partie, il faisait toujours nuit, et je me retrouvais sur le toit de la maison, à regarder par la fenêtre quelque chose de terrifiant qui se passait à l’intérieur, sans que je puisse le décrire. J’étais paralysée par la peur. Jusqu’à ce que cinq loups blancs surgissent et m’entourent. Je comprenais que c’était les épaulards qui s’étaient métamorphosés.

Je me suis réveillée, avec un tel sentiment de paix et de clarté, une telle force, que je m’en souviens encore et que j’y puise encore, parfois, la force nécessaire pour être heureuse. En m’imaginant qu’il y cinq loups blancs/épaulards qui me gardent, et un cachalot qui me fait un clin d’oeil au large.

Être chez soi? C’est quoi ça?

Je lis cette histoire de mes ancêtres mennonites, originaires du nord de l’Europe, qui ont dû fuir d’un peu partout à cause de leurs croyances, entre autres, ou à cause des turbulences politiques. Ce qui me frappe le plus, c’est ce mouvement constant, le nombre de fois où ces familles ont dû se cacher, où les gens qui les ont aidés ont été châtiés (parfois au prix de leur vie). Ces gens bougent de manière étourdissante à travers l’Europe, parfois plusieurs fois en une génération, parfois après une ou deux générations. Ils sont difficiles à suivre.

Ils discutent, ils essaient de vivre en cohérence avec leurs convictions, certain-es en acceptant de mourir en résistant aux pressions religieuses et politiques. Pourquoi? Qu’est-ce qui est si important pour ces gens?

Je retrouve, un peu malgré moi, et peut-être en projetant mes propres insécurités et questionnements, cette espèce de désir de comprendre, de vivre selon cette recherche constante, ce refus des injustices, tout en ne pouvant m’empêcher d’en être partie prenante. Sans attaches, ou plutôt, attachée à des gens sur lesquels je peux compter envers et contre toutes ces tribulations. À 33 ans, je n’ai pas de chez moi, je n’ai presque rien, sauf cette recherche, qui prend toujours plus de valeur à mes yeux.

En fait, je me sens chez moi là o­­ù j’entends les vagues frapper les rochers, le vent dans les arbres, quand j’ai mes livres et un cahier pour écrire, quand je peux peindre. J’aimerais, un jour, poser mes choses, et pouvoir souffler sans sentir que je ne suis que de passage, mais on dirait que j’y crois de moins en moins. Mais quelle est la part de rationalisation d’un état de fait, et quelle est la part d’un choix? Quelle est la part d’une peur de devoir être prisonnière des structures sociales, quelle est la part d’une peur de me laisser toucher?

Je ne sais pas. Il y a une profonde tristesse et une joie austère dans ce mouvement continuel de recherche, sans le poids des choses. Un immense vide intérieur, qu’une part de moi voudrait combler, mais auquel je me suis attachée, et de la fuite duquel je tire ma créativité. En cherchant à fuir ce vide douloureux, je tire de ce que je vois du monde la substance d’un univers où je cherche à exprimer cette étrange beauté qui me fait vivre, une nostalgie pour une justice encore inexistante, mais, peut-être, sait-on jamais, possible? Peut-être est-ce celle-ci que mes ancêtres appelaient « Dieu »? Peut-être, dans cette possibilité même, me sentirais-je chez moi?

Poursuivre la sagesse

Je voulais écrire un texte articulant mes pensées sur la recherche de la sagesse, puis je me suis dit, non, ce n’est pas la recherche. Si on la poursuit, c’est qu’on l’a déjà entrevue, et qu’on la préfère déjà à tout. C’est donc plus juste de dire la poursuite de la sagesse. Je voulais écrire que la sagesse, c’est la vie elle-même, dans sa plénitude, puis je me suis demandé « qu’est-ce que la vie? qu’est-ce que la plénitude? », et je ne trouvais pas de réponse, pas de mots. Je voulais écrire qu’on ne peut la piéger ou l’attraper comme une proie, que tout le chemin qu’on fait en la poursuivant est un constant dépouillement pour pouvoir l’accueillir lorsqu’elle se donnera à nous, mais j’ai trouvé tout ce que j’écrivais prétentieux, puisque je n’en sais rien, à vrai dire.

Je voulais écrire que c’est parce qu’on se sent impuissant-e à soulager autrui de sa souffrance, de son mal-être, qu’on se met à la poursuite de la sagesse, puisqu’on se rend compte que son propre mal-être vient en travers de notre désir de soulager autrui, mais là aussi, je n’en sais rien. Peut-être que ce n’est qu’une illusion. Je voulais écrire qu’on désire la sagesse comme on désire de l’eau fraîche en pleine sécheresse, et que lorsqu’on la trouve, on veut en devenir un puits, un vaisseau de cette eau, pour permettre à d’autres de s’y abreuver. Je voulais écrire tout cela, mais au fond, qui suis-je pour en parler?

Je voulais écrire encore bien d’autres choses, mais la sagesse n’a pas besoin de tant de mots. Elle se livre dans le silence, dans l’écoute du chuchotement d’une brise imperceptible, le murmure de l’eau, le battement d’un coeur, le souffle régulier d’une respiration, dans le regard bienveillant qu’on pose sur les autres. Elle se livre dans l’immensité des forêts, dans les profondeurs du Fleuve, dans la perfection d’un être microscopique, dans les explosions de magma des volcans. Comme disait le psaume qui était toujours chanté le jour de mon anniversaire, au monastère « Écoute ma fille, regarde et tend l’oreille… »

Bientôt 15 ans d’amitié…

On devrait célébrer les années d’amitié autant qu’on célèbre les années de mariage ou les anniversaires de naissance.

Ce matin, j’ai passé de longues heures, bien pleines, bien longues et si courtes, avec Ély, une amie, une vraie, de retour d’une tournée. Des heures où on prend le temps de vivre, de réfléchir ensemble, de se dire ce qu’on vit, les choses difficiles autant que les joies. Et on s’amuse de reconnaître chez l’autre ses vieux travers, ou ses qualités. On se rassure mutuellement sur ce que l’on devient, sur ses capacités à faire face aux épreuves.

Il y a bientôt 15 ans, elle venait faire une retraite silencieuse avec son violoncelle au monastère où j’étais réceptionniste. Des conversations (pas très silencieuse, la retraite, finalement), puis des lettres, puis la colocation, sa rupture, mon mariage, mon divorce, ses études, les miennes, chacune une période dépressive à son actif, des hauts et des bas.

Il y a 13 ans, nous faisions les folles en imaginant des histoires abracadabrantes au parc Lafontaine. Puis il y a eu Dom, et Marie-Hélène, les amies chères qui demeurent, au milieu des larmes et des fous rires. Les enfants de l’une et l’autre, dans les dernières années. Les concerts d’Ély, les chansons de Marie, les questions de Dom, mes grandes idées et ma vie toujours un peu surprenante dans ses rebondissements. Et la vie passe, et notre amitié reste.

C’est grâce à elles que j’ai appris qu’il est possible de faire confiance. C’est grâce à elle que j’ai appris à aimer, à être patiente, à cultiver avec soin les relations humaines. Je ne pourrais imaginer la vie sans elles, ni ce que je serais devenue. Elles savent, je l’espère que, tant que je pourrai le faire, je serai là pour elles, quoiqu’il advienne.

Écrire

Chercher à comprendre en écrivant, à reformuler constamment l’angoisse vécue, la crise existentielle. D’autres souffrent davantage. Conclusion sous-entendue: ta souffrance est illégitime. Pourtant, lucide, tu vois bien que d’autres souffrent davantage. Mais qu’est-ce que la souffrance? N’est-ce pas le lieu par excellence de la solitude? L’avant-goût de la mort, impossible à partager? Aussitôt qu’elle est dite, elle est moins douloureuse. Mais il ne sied pas de parler d’elle. Écrire, plutôt. Ça dérange moins, c’est silencieux, et les gens peuvent choisir de ne pas lire. Écrire.

Peindre, dessiner, c’est montrer quelque chose, c’est rendre la beauté. Montrer la beauté du monde, l’enfanter à lui-même. La souffrance ne doit pas être montrée. Elle est laide. Elle peut être écrite, mais à condition qu’on lui donne un sens. Alors on cherche à comprendre. Comprendre pourquoi on souffre. Comprendre les causes, comprendre les raisons de la souffrance. Pour se battre, pour argumenter contre ces raisons. Elles sont fallacieuses, elles ne justifient que le vide.

La souffrance fait grandir, t’a-t-on dit. Alors les gens qui souffrent doivent être très grands. Tu dois être très grande, femme que je suis devenue. Pourtant non. La souffrance courbe les gens, elle les rapetisse, les anéantit. Elle empêche de regarder vers le ciel, vers la cîme des arbres, vers l’horizon, vers le large. Un jour, si on a de la chance, on se redresse un peu, on voit tout cela, et on a envie de se redresser davantage. On se déplie, mais on est tellement habituée, tu vois, que ça fait mal de se tenir droite. On cherche à reprendre cette posture courbée, mais elle fait mal aussi. Et puis, on ne voit plus le ciel, les arbres et l’horizon. Alors on choisit la posture redressée.

Tu t’y es habituée, avec beaucoup de soutien, avec rage, avec toutes les forces dont tu disposes, et tu en as découvert dans les plus petits recoins de ton être, des forces. Tu en cherché chez les autres, mendiant, tu ne voulais pas déranger, et tu t’es rapiécé l’âme avec chacune de ces précieuses aumônes, pour pouvoir enfin rencontrer le regard de l’autre, duquel tu avais peur, et encore, cela a-t-il vraiment changé?

Chaque jour, tu cherches de ton regard habitué à l’obscurité la lueur qui justifie ta posture, encore nouvelle, encore douloureuse. Tu te demandes si les autres voient mieux la lumière. Tu vois aussi à quel point certaines personnes sont courbées, presque au ras du sol. Comment faire pour leur permettre de voir ce que je vois, demandes-tu, je ne sais que chercher des raisons et me battre contre elles. Tu peins ce que tu vois, tu voudrais prendre plus de temps, mais tu peins toujours trop vite, jamais assez bien, jamais ce que tu voudrais.

Et tu écris, tu écris encore, pour comprendre, pour dire, mais pas trop fort, parce que c’est dérangeant, la souffrance. Les gens préfèrent quand elle est silencieuse, invisible, de bonne humeur. Quand elle se camoufle sous des habits nobles en permettant à des gens à la posture droite de se hausser en lui marchant dessus.

Un jour, peut-être, te dis-tu, serai-je habituée à cette posture. Elle me viendra presque naturellement. Ce serait bien. Mais au fond de toi, tu doutes. Tu doutes parce qu’un rien t’ébranle. Un rien contre lequel tu te bats rageusement. Non, rien ni personne ne pourra jamais plus m’empêcher de regarder vers le large. C’est la promesse que tu t’es faite, un jour, quand tu as découvert qu’on pouvait voir aussi loin.

Ode aux corps vécus des bains…

Les bains ont fasciné certains peintres, qui les utilisent pour faire valoir leurs canons de beauté féminine. Pourtant, les bains, c’est une ode à la beauté des corps dans toute leur diversité et leur fragilité. Même ces femmes glorifiées par les canons, lorsqu’elles s’abandonnent loin des regards qui les jugent désirables ou non, semblent demander qu’on les laisse être. Corps à la peau sombre, corps à la peau claire.

Et puis cette forme de fruit mûr, un peu plissée, qui marche précautionneusement sur les tuiles pour descendre dans l’eau tourbillonnante. Le dos courbé, elle tourne la tête, l’air de s’excuser pour sa lenteur. Ce qu’elle ne sait pas, c’est à quel point j’éprouve une grande tendresse, en la regardant se mouvoir, en pensant à tous les bonheurs, aux douleurs, aux jours et aux nuits que cette femme a vécus, et qui se sont écrits, au fil du temps, sur cette chair. Les plis de sa peau sont comme des vagues, des dunes, un paysage unique au monde qui raconte une seule histoire, la sienne.

Cette toute petite femme toute courbée, qui vient chaque jour nager, qui ressemble à une vieille petite fille encore toute heureuse de vivre et qui s’étire de manière un peu saccadée, dans le sauna.

Il y a aussi le corps imposant de cette femme qui dénude sans façon sa poitrine opulente et son ventre marquée par la maternité, sans complexe apparent, et se délasse dans l’eau chaude, dans ce temple où la règle non-écrite semble être que seuls les petits seins fermes et les ventres plats puissent se dévoiler sans soulever des interrogations muettes et un certain malaise, surtout chez les plus jeunes.

L’affaire, c’est que sans vêtement pour les contraindre, les corps ne peuvent présenter d’imperfections. Ils sont, simplement. Tous vivants, tous portant des joies, des soucis, des histoires différentes.

Elles sont belles, toutes, humanité vivante. Mon seul souhait serait qu’on puisse s’émerveiller davantage sur cette beauté.

La longue retraite silencieuse

Plus ou moins élevée par les bénédictines cloîtrées du monastère en face de chez nous, j’ai appris à ne pas craindre le silence et la solitude, mais aussi, cette espèce d’ascèse de la plongée dans les profondeur, toujours soutenue par le rituel répétitif, quotidien. Les offices, les cloches, toujours les mêmes psaumes en des mots latins que je comprends plus ou moins, la mélodie simple du grégorien provenant du fond des âges. Le travail, qui n’est ni orienté vers la productivité, ni vers un profit quelconque, mais qui sert à subsister et à rythmer le temps, à occuper la tête et les mains. « Ora et labora », la devise bénédictine. Le temps cyclique, rythmé par les saisons liturgiques, impossibles à distinguer d’une année à l’autre. La lenteur des rites, où chaque geste, chaque couleur, chaque parole possède une fonction symbolique. À travers la liturgie, on devine les antiques fêtes païennes célébrant l’espérance de la lumière au moment le plus sombre de l’année, la mort à la saison qui voit s’endormir les êtres dans le repos hivernal, la vie, la magnificence du retour à la vie, au printemps.

Bien sûr, il y a les dogmes oppressants, les attentes, les idées archaïques. Mais ici, nous sommes aussi dans l’introspection, le doute, le cheminement solitaire, le « nuage de l’inconnaissance » (du titre « The Cloude of Unknowyng », un ouvrage mystique anglais médiéval, que je dois avoir lu alors que j’avais autour de 15 ans, quand je travaillais à la réception du monastère), la constante remise en face de sa propre finitude, devant une éternité qu’on ne nommait pas vraiment, en réalité, même si le mot conventionnel utilisé était « Dieu ».

« Rien de nouveau sous le soleil, vanité des vanités, tout n’est que vanité. » (L’Ecclésiaste) « Tout passe, Dieu seul demeure. » (Thérèse d’Avila) Ces maximes et d’autres, l’espèce de recherche ambiguë de la disparition du soi possessif à travers les multiples règles d’obéissance et de l’effacement de sa volonté propre et de sa propriété pour devenir le reflet de « l’Un », ont insufflé une sorte de conscience de la futilité de l’existence qui traverse ma pensée, en même temps qu’une recherche de ce q2015-09-14 15.24.16-1ui « demeure ». Mais j’ai aussi acquis une méfiance envers toute personne ou institution qui requiert une obéissance aveugle. Et un humour qui aime à se moquer de ces dernières… (Ici, par exemple, « L’Écclésiaste », de Rodin, une photo que j’ai achetée en riant sous cape, étant donné la double symbolique subversive que la sculpture avait pour moi – une représentation du moi qui aime travailler et lire n’importe comment, et le titre, qui évoque un livre biblique qui semble rédigé par un vieux grincheux misogyne, juxtaposé à la figurine)….

Athée, depuis plusieurs années maintenant, l’opposition entre finitude et certaines formes d’éternité  me bouleverse toujours (en fait foi ma fascination pour les conférences scientifiques qui traitent, par exemple, de l’origine de l’eau, ou de la vie). Ce mouvement constant qu’est la vie contraste avec une impression d’immobilité de certaines choses.

Et puis, en ce moment, ce choix de plonger dans le travail ascétique de la maîtrise en philosophie, cette remise en doute constante, pour reconstruire sans cesse un fragile échafaudage de croyances dans le but de se rapprocher du vrai, d’une meilleure compréhension du monde et des êtres, un travail solitaire et pourtant communautaire, me rappelle cette vie monastique. La sagesse de cette vie, je crois, se trouve dans son rythme. Il faut interrompre régulièrement le travail, sans se plaindre, pour aller prier, pour contempler, et de la même manière, on doit interrompre sans se plaindre cette contemplation pour retourner travailler. Ainsi, on peut mieux explorer ses propres profondeurs et les abîmes qui s’ouvrent si on peut s’accrocher à un rythme régulier.

Je crois que c’est la raison pour laquelle j’ai besoin de m’accrocher dur comme fer à une routine que je me suis imposée, pour manger, dormir, courir, nager, voir des ami-es, la famille, travailler, penser… Sinon, je crois que c’est impossible de ne pas sombrer dans une angoisse existentielle infinie, peut-être même dangereuse. Enfin. C’est ce que je me disais aujourd’hui en faisant la comparaison entre cette maîtrise et une longue retraite en silence.

L’insondable beauté de l’être

Il existe des gens qui, curieusement, vous rendent l’être, sans que l’on sache trop comment ni pourquoi.

Quand j’avais vingt ans, j’étais la « grande soeur payée » de deux enfants (façon de dire que je fais le ménage, les repas et l’aide aux devoirs chez eux). Pendant deux ans, je crois. Mon premier travail en arrivant à Montréal, pas payée très cher. Je ne me sentais pas vraiment beaucoup plus vieille qu’Astrid et Renaud, 7 et 10 ans respectivement. Jusqu’à maintenant, à part mes frères et soeurs, ils restent encore les enfants les plus marquants de ma vie. Et ils ne sont plus des enfants, puisqu’ils terminent leurs études universitaires, à la même université que moi, qui plus est.

Ils m’ont vue dans tous mes états, ils étaient là à mon mariage, m’ont vue en dépression, après la séparation et le divorce. J’ai partagé et, d’une certaine manière, forgé leur quotidien pendant deux ans, cinq jours par semaine. De près ou de loin, je les ai suivis, et maintenant, nous allons prendre un café ensemble de temps en temps, comme aujourd’hui. Nous parlons de nos études, de nos intérêts, de nos projets, comme de vieux amis, bien qu’il y ait encore ce mélange de complicité et de distance, une sorte de mystère du fait de cette différence d’âge qui tend pourtant à s’estomper, il me semble.

Ce sont parmi les êtres qui me rendent profondément heureuse lorsque je les vois. Peut-être est-ce parce que je retrouve en eux la partie de moi-même que leur ai consacrée, de tout mon être, de toutes mes forces, lorsque j’étais avec eux. Peut-être, aussi, et je crois que c’est davantage cela, est-ce que je continue de m’émerveiller de ce que je voyais déjà d’eux dès la première rencontre. Leur présence est la même, à travers les années, mais ne fait que se déplier, s’épanouir. L’âge, à ce moment-là, comme il y a déjà 13 ans, n’existe pas vraiment. Et moi, je suis toujours celle que j’étais à vingt ans, mais moi aussi, je me déplie, je m’épanouis, je remplis de plus en plus cette personne qui est moi et avec qui j’ai peu à peu appris à vivre, malgré le vide, malgré la lourdeur, ou plutôt avec le vide et la lourdeur.

Il y a peu de gens que j’aime vraiment, je crois. Mais ils en sont, et combien je suis reconnaissante à la vie pour cette rencontre et pour ce qui en est découlé, tout doucement. En espérant que cela dure encore très longtemps.