Chercher à comprendre en écrivant, à reformuler constamment l’angoisse vécue, la crise existentielle. D’autres souffrent davantage. Conclusion sous-entendue: ta souffrance est illégitime. Pourtant, lucide, tu vois bien que d’autres souffrent davantage. Mais qu’est-ce que la souffrance? N’est-ce pas le lieu par excellence de la solitude? L’avant-goût de la mort, impossible à partager? Aussitôt qu’elle est dite, elle est moins douloureuse. Mais il ne sied pas de parler d’elle. Écrire, plutôt. Ça dérange moins, c’est silencieux, et les gens peuvent choisir de ne pas lire. Écrire.
Peindre, dessiner, c’est montrer quelque chose, c’est rendre la beauté. Montrer la beauté du monde, l’enfanter à lui-même. La souffrance ne doit pas être montrée. Elle est laide. Elle peut être écrite, mais à condition qu’on lui donne un sens. Alors on cherche à comprendre. Comprendre pourquoi on souffre. Comprendre les causes, comprendre les raisons de la souffrance. Pour se battre, pour argumenter contre ces raisons. Elles sont fallacieuses, elles ne justifient que le vide.
La souffrance fait grandir, t’a-t-on dit. Alors les gens qui souffrent doivent être très grands. Tu dois être très grande, femme que je suis devenue. Pourtant non. La souffrance courbe les gens, elle les rapetisse, les anéantit. Elle empêche de regarder vers le ciel, vers la cîme des arbres, vers l’horizon, vers le large. Un jour, si on a de la chance, on se redresse un peu, on voit tout cela, et on a envie de se redresser davantage. On se déplie, mais on est tellement habituée, tu vois, que ça fait mal de se tenir droite. On cherche à reprendre cette posture courbée, mais elle fait mal aussi. Et puis, on ne voit plus le ciel, les arbres et l’horizon. Alors on choisit la posture redressée.
Tu t’y es habituée, avec beaucoup de soutien, avec rage, avec toutes les forces dont tu disposes, et tu en as découvert dans les plus petits recoins de ton être, des forces. Tu en cherché chez les autres, mendiant, tu ne voulais pas déranger, et tu t’es rapiécé l’âme avec chacune de ces précieuses aumônes, pour pouvoir enfin rencontrer le regard de l’autre, duquel tu avais peur, et encore, cela a-t-il vraiment changé?
Chaque jour, tu cherches de ton regard habitué à l’obscurité la lueur qui justifie ta posture, encore nouvelle, encore douloureuse. Tu te demandes si les autres voient mieux la lumière. Tu vois aussi à quel point certaines personnes sont courbées, presque au ras du sol. Comment faire pour leur permettre de voir ce que je vois, demandes-tu, je ne sais que chercher des raisons et me battre contre elles. Tu peins ce que tu vois, tu voudrais prendre plus de temps, mais tu peins toujours trop vite, jamais assez bien, jamais ce que tu voudrais.
Et tu écris, tu écris encore, pour comprendre, pour dire, mais pas trop fort, parce que c’est dérangeant, la souffrance. Les gens préfèrent quand elle est silencieuse, invisible, de bonne humeur. Quand elle se camoufle sous des habits nobles en permettant à des gens à la posture droite de se hausser en lui marchant dessus.
Un jour, peut-être, te dis-tu, serai-je habituée à cette posture. Elle me viendra presque naturellement. Ce serait bien. Mais au fond de toi, tu doutes. Tu doutes parce qu’un rien t’ébranle. Un rien contre lequel tu te bats rageusement. Non, rien ni personne ne pourra jamais plus m’empêcher de regarder vers le large. C’est la promesse que tu t’es faite, un jour, quand tu as découvert qu’on pouvait voir aussi loin.