Être chez soi? C’est quoi ça?

Je lis cette histoire de mes ancêtres mennonites, originaires du nord de l’Europe, qui ont dû fuir d’un peu partout à cause de leurs croyances, entre autres, ou à cause des turbulences politiques. Ce qui me frappe le plus, c’est ce mouvement constant, le nombre de fois où ces familles ont dû se cacher, où les gens qui les ont aidés ont été châtiés (parfois au prix de leur vie). Ces gens bougent de manière étourdissante à travers l’Europe, parfois plusieurs fois en une génération, parfois après une ou deux générations. Ils sont difficiles à suivre.

Ils discutent, ils essaient de vivre en cohérence avec leurs convictions, certain-es en acceptant de mourir en résistant aux pressions religieuses et politiques. Pourquoi? Qu’est-ce qui est si important pour ces gens?

Je retrouve, un peu malgré moi, et peut-être en projetant mes propres insécurités et questionnements, cette espèce de désir de comprendre, de vivre selon cette recherche constante, ce refus des injustices, tout en ne pouvant m’empêcher d’en être partie prenante. Sans attaches, ou plutôt, attachée à des gens sur lesquels je peux compter envers et contre toutes ces tribulations. À 33 ans, je n’ai pas de chez moi, je n’ai presque rien, sauf cette recherche, qui prend toujours plus de valeur à mes yeux.

En fait, je me sens chez moi là o­­ù j’entends les vagues frapper les rochers, le vent dans les arbres, quand j’ai mes livres et un cahier pour écrire, quand je peux peindre. J’aimerais, un jour, poser mes choses, et pouvoir souffler sans sentir que je ne suis que de passage, mais on dirait que j’y crois de moins en moins. Mais quelle est la part de rationalisation d’un état de fait, et quelle est la part d’un choix? Quelle est la part d’une peur de devoir être prisonnière des structures sociales, quelle est la part d’une peur de me laisser toucher?

Je ne sais pas. Il y a une profonde tristesse et une joie austère dans ce mouvement continuel de recherche, sans le poids des choses. Un immense vide intérieur, qu’une part de moi voudrait combler, mais auquel je me suis attachée, et de la fuite duquel je tire ma créativité. En cherchant à fuir ce vide douloureux, je tire de ce que je vois du monde la substance d’un univers où je cherche à exprimer cette étrange beauté qui me fait vivre, une nostalgie pour une justice encore inexistante, mais, peut-être, sait-on jamais, possible? Peut-être est-ce celle-ci que mes ancêtres appelaient « Dieu »? Peut-être, dans cette possibilité même, me sentirais-je chez moi?

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