Il existe des gens qui, curieusement, vous rendent l’être, sans que l’on sache trop comment ni pourquoi.
Quand j’avais vingt ans, j’étais la « grande soeur payée » de deux enfants (façon de dire que je fais le ménage, les repas et l’aide aux devoirs chez eux). Pendant deux ans, je crois. Mon premier travail en arrivant à Montréal, pas payée très cher. Je ne me sentais pas vraiment beaucoup plus vieille qu’Astrid et Renaud, 7 et 10 ans respectivement. Jusqu’à maintenant, à part mes frères et soeurs, ils restent encore les enfants les plus marquants de ma vie. Et ils ne sont plus des enfants, puisqu’ils terminent leurs études universitaires, à la même université que moi, qui plus est.
Ils m’ont vue dans tous mes états, ils étaient là à mon mariage, m’ont vue en dépression, après la séparation et le divorce. J’ai partagé et, d’une certaine manière, forgé leur quotidien pendant deux ans, cinq jours par semaine. De près ou de loin, je les ai suivis, et maintenant, nous allons prendre un café ensemble de temps en temps, comme aujourd’hui. Nous parlons de nos études, de nos intérêts, de nos projets, comme de vieux amis, bien qu’il y ait encore ce mélange de complicité et de distance, une sorte de mystère du fait de cette différence d’âge qui tend pourtant à s’estomper, il me semble.
Ce sont parmi les êtres qui me rendent profondément heureuse lorsque je les vois. Peut-être est-ce parce que je retrouve en eux la partie de moi-même que leur ai consacrée, de tout mon être, de toutes mes forces, lorsque j’étais avec eux. Peut-être, aussi, et je crois que c’est davantage cela, est-ce que je continue de m’émerveiller de ce que je voyais déjà d’eux dès la première rencontre. Leur présence est la même, à travers les années, mais ne fait que se déplier, s’épanouir. L’âge, à ce moment-là, comme il y a déjà 13 ans, n’existe pas vraiment. Et moi, je suis toujours celle que j’étais à vingt ans, mais moi aussi, je me déplie, je m’épanouis, je remplis de plus en plus cette personne qui est moi et avec qui j’ai peu à peu appris à vivre, malgré le vide, malgré la lourdeur, ou plutôt avec le vide et la lourdeur.
Il y a peu de gens que j’aime vraiment, je crois. Mais ils en sont, et combien je suis reconnaissante à la vie pour cette rencontre et pour ce qui en est découlé, tout doucement. En espérant que cela dure encore très longtemps.