Un chambreur de mon père m’avait, à l’époque où je sombrais dans la dépression, conseillé la lecture de L’insoutenable légèreté de l’être de Kundera, en disant qu’on devait embrasser ses propres fonds boueux et sombres. Je n’étais pas vraiment d’accord avec lui, j’avais peur d’être entraînée dans une spirale descendante sans fin. Pour moi, il était impératif de m’accrocher à tout ce qu’il pouvait y avoir de beau dans ce monde, dans ma vie, à tout ce qui donnait un tant soit peu de sens à mon existence.
J’avais tout de même lu Kundera. Et vécu une colère et une angoisse profonde, tout en me reconnaissant chez ces femmes, Tereza et Sabina. Les deux. J’ai fini par explorer les recoins sombres de mon être, qui me sont devenus familiers. Ils font partie de moi, c’est tout.
Si je repense à cette histoire, c’est que, malgré le combat sans relâche que je mène pour comprendre, pour garder un sens à tout cela, pour continuer d’espérer, alors que je ne vois rien qui puisse vraiment me le permettre, il arrive que ce constant sentiment de lourdeur, de déranger ce monde par ma présence, reprenne le dessus. M’éclipser tout doucement, à la fin de cette vie qui me pèse autant qu’elle me porte, en espérant avoir accompli le travail de vivre du mieux que je le pouvais, un jour. J’ai peut-être acquis la sagesse de ne pas vouloir le hâter. Il reste encore tant de choses à voir, à comprendre.
Être tout contre la terre, dans le fleuve, et à un moindre égard, les lacs, me relève durant de brefs instants éternels de cet impitoyable fardeau, puisque je me fonds en eux, mêlant ma chair aux eaux immenses ou à la tiédeur millénaire du sol,
comme à la vie elle-même. Cet été, j’ai eu peu de ces moments, et ils me manquent. C’est plus tôt, cet automne, que je ressens ce vide intérieur que nul ne peut combler et auquel je survis en m’attachant à tous ces éclats de clarté que le monde peut m’offrir. Ou encore en affrontant en guerrière la pensée humaine et ses dédales pour tenter de guérir les blessures causées au monde par ses ignorances. Ma fragilité s’abrite sous une cuirasse qui, je l’espère, tiendra l’hiver. Le temps s’égrènera, jour après jour, les travaux, les lectures, la première neige, les Fêtes, les cours… Des amitiés les traverseront de leur traits lumineux. Puis le printemps reviendra.
Pourtant, cette fois, je crains l’été, le travail trop lourd, l’incapacité à reprendre mon souffle. Il faudra revoir tout cela.