Coppélia, c’est cette poupée, automate, créée par un savant un peu fou, dans un conte de Hoffmann (Der Sandman, ayant inspiré le populaire ballet Coppélia, de Léo Delibes), le fantasme qu’il veut à tout prix animer. Une nouvelle forme de Galatée pour un Pygmalion plus récent. C’est cette femme fantasmée qui efface toutes les autres, qui « n’est » pas, mais dont le fantôme hante toutes les autres, puisque tant de structures dans cette société sont précisément faites pour modeler les petites filles afin qu’elles deviennent cette foutue Coppélia.
Cette semaine, j’ai vu le film Innocence, de Lucile Hadzihalilovic, sorti en 2004. Un curieux film, d’une grande poésie, mais à l’atmosphère oppressante et sinistre, malgré toute l’imagerie enfantine et « innocente ». Justement, en fait, à cause de toute cette symbolique idyllique qui enferme les petites filles dans ces attentes cruelles qui pèsent sur elles. Elle doivent devenir des Coppélia, c’est leur unique mission. Les deux disciplines qui leur sont enseignées sont le ballet, dans toute la splendeur de la tyrannie du moule, à la fois athlétique et qui doit avoir l’apparence gracieuse d’être sans effort, et les sciences naturelles, mais on dirait curieusement que les filles n’apprennent que l’aspect un peu cru du cycle de la vie chez les animaux. Le papillon, qu’on retrouve sans cesse comme métaphore, ne se métamorphose que pour aller trouver une partenaire et mourir ensuite. Les petites filles sont classées par maisons, dans lesquelles elles occupent chacune un rang en fonction de la couleur de leurs rubans. Cet aspect et les vieilles femmes énigmatiques qui les servent sont les éléments qui m’ont rappelé le Handmaid’s Tale de Margaret Atwood. Là aussi, les femmes étaient classées par couleur selon leur fonction. Là aussi, c’est la reproduction qui est l’objectif de ce système, le but avoué, et non dissimulé sous une apparente innocence qui est pourtant tout aussi violente dans ses contraintes et ses sanctions envers celles qui ne se plient pas à ses codes.
Dans les deux cas, mais peut-être plus particulièrement dans le cas du film Innocence, peut-être justement parce que tout est dans le non-dit et dans l’image, ces codes me font vivre une angoisse profonde, réveillant une colère en même temps qu’en soulignant au crayon blanc sur fond noir à quel point cela reflète le peu d’espace et tous les codes qui régissent encore et toujours la vie des femmes, des filles, qui doivent correspondre à des attentes qui ne tiennent compte en rien de leurs désirs, de leurs capacités physiques, de leur envie de vivre pour tellement d’autres choses que leur reflet dans le regard de Coppélius ou Franz, un reflet qui ne correspondra jamais à la Coppélia fantasmée, qui n’existe pas. Pour en sortir, pourtant, il on ne trouve encore que peu de chemins en dehors de la réaction: celle de la petite Laura qui cherche à se sauver et se noie en empruntant la barque, la mort, donc, ou encore celle d’Alice qui saute le mur et dont on tait le sort, la révolte et la fuite, punies par l’exclusion et le silence. L’existence dans le refus de ces rôles dans lequel les femmes sont confinées ne peut qu’en être une d’exclusion. La pute, la harpie, la femme « masculine », la « grosse », la femme-animale (souvent non-blanche), ces monstres rattachées ou détachées de leur corporéité, les anti-Coppélia.
Vivre. Ce matin, dans mon séminaire, celui où nous ne sommes que trois femmes pour une vingtaine d’hommes, j’ai pris part à la discussion, j’avais fait mes lectures et j’avais envie de prendre ma place. Il y a des moments comme celui-là où je me sens un être humain à part entière, avec une tête qui pense, un corps qui a le droit de prendre sa place sans être en représentation. C’est une conjonction de l’atmosphère créée par le prof, du fait que j’arrive de mon heure de sport vigoureux, alors je suis bien ancrée dans ce corps, de mon envie de profiter à fond de cette dernière session de scolarité, ainsi que de ma volonté de résister à ce syndrôme de l’imposteure dans une discipline que j’aime. Quelquefois, j’ai cette impression d’être une harpie, avec toute cette rage de vivre une vie qui m’appartienne et ne soit pas régie par ce fantôme de Coppélia, et le vieux reproche de « détester les hommes » me surgit malgré moi à l’esprit. Évidemment non. Ce que je déteste, c’est Coppélius.