Y a-t-il autre chose que la colère?

Rien. Un vide oppressant au coeur. Abrutissement des heures de travail où l’on répète les mêmes paroles, les mêmes gestes toute la journée, où l’on ne peut jamais poursuivre une conversation sensée avec un ou une collègue. Arriver le soir au café, devoir faire le tri dans les courriels, prendre ceux qui ont trait à ma deuxième job, gérer un site web. Un texte, une photo, la discussion d’un infime détail, pour ensuite mettre tout ça en forme pour que ça se tienne dans le site. Regarder ici et là les actualités politiques, faire des téléphones, écrire des courriels, planifier une ou deux réunions pour agir sur le terrain. Tenter de croire que les choses peuvent changer.

J’aimerais espérer. J’ai toujours aimé l’espérance. Dans une poésie de Péguy, on parlait de la « petite soeur Espérance », et j’ai vécu une grande partie de ma vie en me nourrissant surtout d’elle. Jusqu’à ce que je réalise que c’est maintenant. L’action, c’est là, tout de suite, parce que la vie, ça passe. Et parce que certaines personnes n’attendent pas. Elles tuent, elles détruisent sans se poser d’autre question que leur intérêt. Alors c’est maintenant. Et c’est là que l’espérance s’est éteinte. Il y a alors deux options: soit sombrer dans le désespoir sans se battre, soit se battre avec la force que donne le désespoir. J’ai gardé la force de survie et la colère cruelle et violente de l’enfant qui subit l’injustice.

J’aimerais être animée par autre chose. J’aimerais me battre avec l’espérance au coeur. J’aimerais me battre par amour. Mais je me bats la haine au coeur, la colère au ventre et le désespoir dans la tête. Je me bats parce que je ne peux pas ne pas me battre, à cause de ce sens du devoir impossible à ignorer.

C’est joli les grands héros qui espèrent. Ça inspire, ça donne courage, parce qu’ils peuvent faire rêver les autres. Et moi, je n’ai pas de rêve à donner. Je n’y crois pas. Tout ce sur quoi je m’appuie au fond, c’est le profond sentiment d’une monstrueuse injustice à l’oeuvre, qui doit être combattue, et à laquelle certains voudraient qu’on s’habitue comme si c’était inévitable, comme si c’était inscrit dans notre nature. Mais ce n’est pas vrai que je peux m’y habituer, que je peux être heureuse quand je sais que mes semblables meurent de faim, sont tué-es, battu-es, parce qu’ils et elles ont le malheur d’exister. Je ne peux pas vivre bien si je sais qu’on empoisonne consciemment des milliers de personnes, si je sais que les endroits qui m’ont procuré le plus de bonheur sont menacés par la cupidité. C’est tout. Il ne me reste que la révolte et la colère du désespoir.

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