Tout le monde dans le village l’appelle Guilli. Lorsqu’il était chauffeur sur les vans et les bus, c’était « La Baleine ». Son vrai nom, c’est Éric. Dans la quarantaine, il est un peu comme les roches d’ici. La vie lui est passée dessus comme un glacier de plusieurs centaines de mètres d’épaisseur, laissant un homme marqué, dont la douceur n’est aucunement synonyme de mollesse et dont la bonne humeur pétillante et l’esprit vif masquent la mélancolie.
Le suicide lui a pris sa fille et son frère. Lui-même y a presque passé, après quelques années marquées par la violence, une faillite, l’alcool et la prison. Toutes les histoires ont circulé sur son compte au village. Depuis quelques années, la forêt l’a remis à flot. À quatre ans, il tendait des collets avec ses oncles et il a récemment, têtu comme une mule, réussi à monter tout seul tout ce qu’il lui fallait pour se construire un petit campement au milieu du bois. Il connaît le coin par cœur et m’a permis de découvrir des endroits magnifiques. La première fois que je lui ai parlé au téléphone, pour savoir si la chambre était disponible, il m’a parlé des bélugas, des baleines qui venaient d’arriver, des ours qui sortaient de leurs tanières.
L’hiver, il lui est arrivé de creuser un chemin pour « son » orignal, qui était pris dans la neige. En ce moment, il sait que quelqu’un veut venir chasser sur son territoire, et il prépare des boules à mite pour éloigner les orignaux afin de les protéger des chasseurs. Métissé d’innu par une grand-mère, comme plusieurs dans les environs, il occupe seul un appartement dans un bloc destiné en priorité aux personnes ayant un statut d’Indien ou de Métis. C’est propre, rangé, et décoré sobrement. Aucune photo, aucun objet personnel, cependant. Sa fille, morte ici-même il y a cinq ans, occupe encore son esprit, et il ne veut pas trop évoquer son souvenir. Maya, la chatte qu’elle lui a laissée, se promène dehors, vient faire ses caprices. Il lui parle avec une tendresse émouvante.
Il y aurait encore tant à vous dire sur cet homme d’ici, auprès de qui j’ai passé l’été, par la force des choses, et que j’ai vite appris à apprécier pour sa franchise, son intégrité et sa grande délicatesse, ainsi que par son intelligence. La vie fait quelquefois naître des amitiés imprévues, et j’en suis bien aise. C’est de lui que je tiens tout ce qui est écrit ici. Il tenait, dès le premier jour, à me dire tout ce qui pouvait circuler sur lui.
Plus qu’aux gens d’ici, je me suis attachée à la terre, au bois, au fleuve. Cependant, quelques personnes ont su me toucher, et il en est. Tout à l’heure, j’étais assise dans les herbes au bord de la plage, regardant le bleu scintillant et splendide de la baie dans le vent de septembre, et je sentais mon cœur se déchirer. Une semaine et je serai repartie, laissant comme lors des deux derniers séjours, un morceau de moi toujours un peu plus grand chaque fois.