La vie est un cirque sans filet

«Quand je vais vers les gens, il me semble que je suis le plus vil de tous, et que tout le monde me prend pour un bouffon ; alors je me dis : « Faisons le bouffon, je ne crains pas votre opinion, car vous êtes tous, jusqu’au dernier, plus vils que moi ! » Voilà pourquoi je suis bouffon, par honte, éminent père, par honte. Ce n’est que par timidité que je fais le crâne. Car si j’étais sûr, en entrant, que tous m’accueillent comme un être sympathique et raisonnable, Dieu, que je serais bon !» Karamazov père, « Les frères Karamazov » de F. Dostoïevski

Il y a très longtemps que je cherche à comprendre pourquoi les humains agissent comme ils le font, à commencer sans doute par ma mère, qui explosait de manière imprévisible et posait des gestes le plus souvent en contradiction avec ses paroles. Possiblement pour me prémunir contre ces excès, souvent violents, je tentais de trouver des explications rationnelles qui me permettraient d’éviter la tempête. Une sorte de météorologie des humeurs, pourrait-on dire, à laquelle je suis peu à peu devenue experte, sans pour autant toujours éviter les coups.

Évidemment, cette tentation de vouloir toujours comprendre pourquoi quelqu’un agit d’une manière ou d’une autre rend quelque peu cynique, et on saisit rapidement que le monde est un théâtre cacophonique où les bouffons sont rois. Source de colère et de rires d’une tristesse infinie, il ne reste plus qu’à aimer avec passion et étonnement les bouffons et bouffonnes magnifiques que l’on croise.

Peu importe le domaine, je me suis toujours sentie comme une usurpatrice, comme une comique à qui on demanderait de jouer un rôle sérieux, alors que je n’ai qu’une envie, c’est de déchirer d’un rire féroce ce monde qui n’est qu’un décor de carton-pâte que nous avons nous-même bâti et ne rime à rien qu’à notre auto-destruction, en bout de ligne.  Il m’est arrivé de présenter une dissertation comparative sur la contradiction chez Aristote et Hegel, lors de laquelle j’éclatais intérieurement de rire à voir autant de gens m’écouter et discuter aussi pompeusement. « Pourquoi écoutent-ils un tel tissu de niaiseries? », me demandais-je, alors que je poursuivais mon argument pourtant vide de sens à mon propre avis.

Nous débattons de ce que des gens devraient porter, de ce qui devrait être sur le mur de notre parlement de bouffons, de quelles clowneries devraient être transmises aux plus jeunes, et on s’entretue pour bien moins un peu partout dans le monde. J’ai pour ma part passé des heures à écouter des gens tout à fait sérieux parler de problèmes de perception des apparences d’une hypothétique grange lors de cours d’épistémologie, ou de la couleur d’un citron en métaphysique. Curieusement, mes cours de droit me procuraient le même type de sentiment d’être devant une gigantesque imposture rendant plus réelles les constructions humaines que l’air que l’on respire.

C’est avec tendresse et désespoir que je pense à cette mascarade, et le seul rôle dans lequel je ne me sens pas imposteure, c’est celui-ci, celui de raconter le monde tel que je le vois, tel que je le vis, et tel que je l’invente malgré tout. Il m’est insupportable de jouer la comédie sans que cela ne soit absolument clair pour tout le monde que je ne suis pas sérieuse. Qu’il soit évident que ce que je dis n’est que tromperie délicieuse, c’est tout ce que je demande, où peu importe ce qui est vrai, il y a toujours du faux.

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