Fluviales 2

Seule sur mon rocher, je regarde le matin. Le huard pousse son cri joyeux, les corneilles croassent d’un arbre à l’autre. La marée haute sous mon promontoir fait miroiter doucement son bleu profond, un petit banc de minuscules poissons se meut à l’unisson. Au loin, les bateaux remplis de touristes suivant les baleines comme une nuée de moustiques n’ont pas encore fait entendre le bourdonnement de leurs moteurs. Seule, nue dans le soleil sur le promontoir de granit rose couvert de genévriers et de camarines, isolée par la forêt d’épinettes noires, par la marée et les falaises, je m’éveille tranquillement au jour nouveau et si ancien.

Combien de fois le jour s’est-il levé sur ces rochers, ce fleuve, ces arbres ou leurs ancêtres?

Bien avant que les croisières n’escroquent les touristes, avant les baleiniers qui poursuivaient à mort les mêmes baleines au profit d’une industrie et au péril de leur vie, avant, encore, les vaisseaux conquérants, je deviens autre. Elle est à mes côtés, elle se prête à moi. Elle regarde le même fleuve, entend le même huard, sur le même rocher. Ses cheveux noirs, les miens châtains, sa peau à peine plus foncée, des yeux noirs en amande, elle voit des centaines de dos luisants qui jaillissent, si proches de la côte. On entend leurs souffles. Le silence du ciel n’est interrompu par aucun vrombissement d’avion. Elle est à mes côtés, je l’entend respirer. Elle est de cette terre, de ce fleuve. Ma soeur à travers le temps, nous partageons le même lieu, le même souffle. Je suis chez elle, ce matin.

Comme la mienne, sa vie traverse joies et misères. Responsabilités, travail, bonheurs, doutes se déclinent au quotidien et s’enchevêtrent en mosaïques diverses. Nous vivons notre temps, rien d’idyllique. Fière et libre, ce matin-là, elle regarde le fleuve, son fleuve, mon fleuve, notre Fleuve, et elle sourit. Son fleuve foisonne de vie, son fleuve est fier et libre, il recueille les eaux des grandes rivières, sur une terre encore encore exempte des chaînes de l’esclave. Pressent-elle, cette femme qui me précède et me hante, en ce matin indéfini où elle regarde ainsi son Fleuve, que deux siècles d’asservissement à peine suffiront à l’étrangler?

Elle est là, elle me présente son Fleuve comme on ouvre sa maison, comme elle le voudrait, comme elle le connaît. Je la vois de dos, sur le rocher rose. Elle est assise dans le soleil. Elle écoute. Puis sa voix s’élève dans le silence. Je ne comprend pas ses mots, mais je sais qu’elle chante le Fleuve. Mon coeur chante avec elle, mais n’ose pas lui dire ce qui vient ensuite.

Le cortège des moteurs s’avance. On paie si largement pour approcher à quelques mètres de ces mammifères évoluant pour quelques temps encore dans ces eaux. Elle disparaît, ma soeur du Fleuve, le bruit couvre son chant fragile. La marée baisse, je replie ma tente. Le huard s’est tu. Tout ce qu’il me reste, c’est cette promesse que je lui ai faite, à elle: son fleuve, mon fleuve, le fleuve des femmes, je dois l’écrire, quand ce serait la dernière chose que je ferai.

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