Il est des matins où pas une musique ne sait accompagner mon état d’esprit hormis le silence.
Comme aujourd’hui. Aujourd’hui où je sens la Louve renaître de sa longue captivité, affamée de liberté, certes, mais encore un peu incertaine de pouvoir encore y mordre à pleines dents. La pensée de me retrouver seule avec moi-même me fait un peu peur, et pourtant, c’est quelque chose que j’attends depuis longtemps. Replonger dans mon être, renouer le dialogue intérieur, élaguer les broussailles, draguer les hauts-fonds, clarifier et aiguiser les questionnements.
Plus je vieillis, plus il me semble me rapprocher de ce qui m’a forgée, cette vie monacale faite de dépossession de tout sauf de l’être. J’en veux à ceux qui galvaude l’austérité par leurs mesures économiques qui n’ont rien d’austères puisqu’elles remplissent les poches des puissants et glorifient la possession de tout. Ces femmes dignes et austères de mon enfance, qui déambulaient dans les grands couloirs dépouillés, vêtues de noir en un silence concentré, j’en trouve le reflet en moi. Je ne veux rien posséder que la capacité de marcher, de penser, de remettre en question le monde tel qu’il est pour travailler à mieux. Cette malle qui contient tous mes vêtements et que je trouve encore trop encombrante, tout comme mon angoisse à l’idée de devoir un jour avoir un « chez-moi », en témoignent.
Les voix claires du grégorien m’ouvraient un autre monde, celui du temps qui passe, celui des longs instants à écouter, assise, à observer la direction des rayons du soleil changer à travers les vitraux géométriques. Cet étrange monde liturgique où le temps est fabriqué de rituels assumés. L’illusoire authenticité du « temps réel » camoufle les innombrables rituels dont nous dépendons et est tout aussi construit. La différence est qu’elle accélère le temps plutôt que de le ralentir.
Ce n’est pas la nostalgie d’un âge d’or, mais plutôt le constat des empreintes profondes laissées en moi par ce passé, du lac intérieur creusé par ce silence qu’on travaillait consciencieusement à préserver. Une solitude chérie, un silence plein. Des jeux d’ombres et de lumière sur un mur de crépit écru. C’est le lac intérieur que je vais renouveler en parcourant les monts et vallées d’une terre qui m’est inconnue, ou en contemplant des heures durant la marche du grand fleuve à mes pieds, le monastère de la Louve.