Ce moment atroce. Celui que j’anticipais avant mon retour et que je fuyais depuis. Un mois et demi avant de tuer l’autre. Cette autre qui rue dans les brancards et résiste à la domestication. Tuée? Sans doute comme l’hiver ensevelit momentanément le foisonnement de l’été. Cette autre, le cœur de mon être, seule disposée au bonheur comme à la tristesse, la louve solitaire.
Elle résiste, hurle, mord et se débat pendant que la porte de la cage se referme. Me revoici les pieds plantés dans la ville, dans le jardin de fer et de béton, où le bonheur n’est plus qu’un mirage mais où le travail reste à accomplir. Je le sais déjà, je ne pourrai pas écrire. Lire, sans doute, à corps perdu, en tentant de m’imprégner de l’écriture des autres. Le temps me fuira, les idées qui traverseront mon esprit ne seront pas notées, puisque je n’aurai pas le loisir de le faire. Je m’accrocherai sans doute au laboratoire d’écriture qu’est ce blogue. De toute cette frustration la colère renaîtra, et je retrouverai sans doute le moteur ordinaire de l’efficacité qu’on peut me connaître.
Cette fois, cependant, j’aurai mis en place les balises sortir de l’étau et redonner sa liberté à l’animale. Il est hors de question qu’elle soit remisée après l’hiver. Le printemps, je me le suis juré, reverra la louve en cavale. Nul ne pourra l’en empêcher. L’argent, le temps, l’engagement, rien de ces obstacles qui me retiennent pour le moment ne le seront plus. Patience. L’animale à repris des forces cet été, et sa cage ne pourra résister à l’appel du large lorsqu’il se fera de nouveau entendre.
Du moins, c’est ce que je me dis pour me rassurer. Je ne veux pas de stabilité, je ne veux pas m’installer confortablement entre les murs étroits qu’on tisse dans une société mourante. Les vertiges illusoires dont on s’enivre en croyant changer le monde ont du mal à m’atteindre. Toujours plus d’injustice, toujours plus de morts, toujours plus de mensonges. Je n’espère plus guère, je veux seulement vivre.
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Entre les arbres, au fond, mon reflet sur la porte vitrée. Deux jambes noires sur fond de soleil couchant. J’arrive chez moi. Les choses se calment dans ma tête. Pendant mes journées de travail, les heures passent. Elles s’écoulent et ce que je vois, chaque fois, c’est mon compte qui se remplit. Pour partir.
Partir. Pendant mes études, seule comptait l’obtention de mon diplôme. Les sacrifices, le travail, la faim parfois, l’insomnie, les ménages, les petits contrats, rien ne comptait que l’atteinte de ce but. Cette fois, l’objectif, c’est le grand départ. L’envol. Je veux surtout partir. La solitude ne me pèse pas, au contraire, je la cherche plus que je ne la fuis. Elle m’est nécessaire pour descendre dans les lacs sombres de mon être afin d’en tirer les lumières.