Mais comment font-ils, ces gens qui, lorsqu’ils assemblent des mots, créent un monde qui m’ensorcelle l’esprit? J’écoute pour la énième fois la chanson de Yann Perreau, « Conduis-moi« . Chaque fois, je tente de percer le mystère du rythme des mots. De même avec les poèmes de Leonard Cohen, que je peux écouter jusqu’à en être ivre, ivre des mots sobrement alignés, riches pourtant de toutes les nuances d’un clair-obscur vivant. Comme la vie, toujours trop et pourtant jamais assez, on y sent toute la douleur de l’enfantement des mots, ciselés jusqu’à l’essentiel. La musique paraît presque inutile, et pourtant elle hante l’esprit, un vent mélancolique rendant inoubliables les paroles.
Une falaise me surplombe que je voudrais escalader. Les appuis et les anfractuosités secrètes que je brûle de connaître afin de monter à la conquête des mots et moi aussi devenir une ensorceleuse de mots. Il semble que pour monter, je doive aussi descendre, descendre dans mes propres entrailles, douloureusement, redevenir ma chair et mon sang et prendre à bras le corps les sanglots étouffés que j’avais scellés là où je croyais ne plus jamais devoir retourner. Redevenir fragile comme une feuille d’automne, vulnérable au vent et au feu.
C’est peut-être pour cela que j’ai tellement peur de me perdre, c’est si facile de paniquer et de remonter à la surface, lorsque je retourne dans cette peur du précipice qui m’habite, la tentation d’écouter la petite voix acide qui cuirasse, qui doute de tout, qui trouve toujours que tout épanchement est exagéré et indécent. Il y a toujours trop de mots, trop de métaphores douteuses, trop de tournures maladroites ou pompeuses. Il faudrait, à l’écouter, arriver tout droit à la pierre taillée et cristalline. Dans le fond, elle préfèrerait nettement n’écrire que d’excellents arguments philosophiques, et serait fort rassurée si je pouvais entrer de manière congrue dans le moule parfait de la philosophie analytique. Pourtant, lorsqu’il y a de telles tentatives, la voix de l’abîme révolté gronde et menace de tout faire sauter.
Envers et contre tout, j’écris, avec rage, avec patience, pour que se dégage cette voix qui conciliera les deux (j’écris ceci, et je sens l’abîme qui refuse de s’allier avec la voix acide, qui rue dans les brancards à cette idée, et cela m’amuse beaucoup). Qui suis-je donc, des deux voix, sinon leur duo grinçant et grondant à la fois?